CHAPITRE CINQUANTE-DEUX
« Je ne peux pas dire que ça m’étonne », déclara Élisabeth III sur un ton de profond dégoût en jetant sur la même table de la même salle de conférence le rapport de sa cousine concernant le deuxième affrontement de Nouvelle-Toscane. Le rapport initial était arrivé trois jours plus tôt, décrivant la bêtise de Josef Byng et la destruction de son vaisseau amiral. C’était déjà assez ennuyeux en soi mais ce qu’avait découvert Michelle après la bataille était encore pire. La reine secoua la tête, les traits figés par la colère.
« Les Solariens nous haïssent depuis des années, continua-t-elle d’une voix dure, et nous marchons autour d’eux sur la pointe des pieds depuis des temps immémoriaux. Un incident de ce genre devait fatalement se produire un jour ou l’autre, même si ça n’arrive pas au meilleur moment. La seule chose qui me surprend vraiment, c’est l’identité de ceux qui semblent avoir organisé ce… quelle est cette charmante expression militaire, déjà ? Ah, oui : ce festival de connerie ! »
Le chat sylvestre posé sur le dossier de son fauteuil remua, les oreilles à demi aplaties, ses griffes acérées assez sorties pour plonger dans le rembourrage du siège, et chacun entendit son feulement léger, sa rage reproduisant celle de sa compagne humaine. À l’évidence, qu’Élisabeth en fût surprise ou non, les événements de Nouvelle-Toscane – et l’absence de survivants sur les contre-torpilleurs assassinés du commodore Chatterjee – suffisaient à lui inspirer une fureur chauffée à blanc avant même la confirmation des manipulations extérieures.
Les deux autres chats présents étaient moins furieux qu’Ariel. Aucun n’était immunisé contre la colère – et l’anxiété – humaine qui tournoyait autour d’eux, mais ils se trouvaient un peu plus loin. Grandville, le Premier ministre, assis près de la reine, garda un œil méfiant sur Ariel en secouant la tête.
« Je ne crois pas qu’il existe un « meilleur moment » pour une confrontation avec la Ligue solarienne, dit-il, sur un ton plus formel qu’il ne l’aurait voulu. Cela dit, comme tu viens de le remarquer, rien de tout cela ne nous surprend beaucoup, n’est-ce pas ?
— Je suis toujours étonnée de la stupidité solarienne, Willie, répondit Élisabeth, mordante. Je suppose que je ne devrais pas, mais, chaque fois que je crois avoir observé ce qu’ils peuvent faire de plus bête, ils trouvent le moyen de se surpasser ! Au moins, cet idiot-là s’est éjecté du circuit génétique. Dommage qu’il ait emmené tant d’autres gens avec lui !
— J’approuve Votre Majesté, dit Sir Anthony Langtry, dont la voix vibrait aussi de colère. Et le fait que ces sinistres crétins de Chicago n’ont pas encore répondu à notre premier message ne fait que prouver ce que vous dites. »
Il secoua la tête, dégoûté. Le message en question avait atteint la Vieille Terre trois semaines avant la présente réunion. Or le ministère des Affaires étrangères de la Ligue n’avait encore pas réagi.
« Bien sûr, Tony, appuya Grandville. Toutefois, je maintiens ce que je disais au début : nous voyons tous arriver cet incident – du moins sa forte probabilité – depuis que nous savons que Byng a tiré sur Chatterjee.
— Je ne sais pas, Willie, dit son frère en levant la main pour caresser les douces oreilles de Samantha, la chatte appuyée contre sa nuque. Il me semble qu’un petit détail comme la soixantaine de supercuirassés de la Flotte de guerre dont Vézien et Cardot se sont empressés de parler à Mike pourrait s’inscrire dans la catégorie des surprises.
— En supposant qu’ils existent, Hamish, remarqua le Premier ministre.
— Personnellement, je m’inquiète moins de soixante supercuirassés solariens obsolètes que des centaines de supercuirassés porte-capsules modernes dont disposent encore les Havriens, dit Élisabeth. Tu as raison, Willie. Nous avons discuté des Solariens à n’en plus finir. Je ne dis pas que nous avons déjà décidé que faire à leur sujet, même si cette question me met moins mal à l’aise qu’il y a un mois, mais je crois que nous nous sommes peut-être un peu trop laissé hypnotiser par eux. Quelle que soit la menace que pose à long terme la Ligue solarienne, nous devons pour le moment nous préoccuper de Havre. Si je suis prête à admettre que la Ligue représente le plus grand danger dans l’absolu, je pense qu’il faut nous concentrer le plus vite possible sur la menace que nous pouvons éliminer. » Elle tourna vers Havre-Blanc un regard acéré. « Quand nous avons reçu le premier rapport concernant le commodore Chatterjee, Willie vous a demandé, à toi et à Sir Thomas, si on pouvait frapper les Havriens tout de suite, vite et fort, leur faire assez mal pour qu’ils n’aient d’autre choix que la reddition sans conditions. Vous sembliez croire que ce serait possible en l’espace de deux mois. Je sais que c’était il y a moins d’un mois, mais est-ce qu’on pourrait le faire tout de suite ? Et pourrait-on contenir les Solariens dans le Talbot pendant ce temps-là ? »
Pour la première fois de sa carrière, Hamish Alexander-Harrington éprouva la tentation quasi irrésistible de temporiser et d’esquiver une question fondamentale. Toutefois, aussi grande que fût cette tentation, il demeurait Premier Lord de l’Amirauté d’Élisabeth Winton, aussi lui rendit-il son regard sans ciller.
« Je me suis délibérément tenu à l’écart d’une bonne partie des détails opérationnels, dit-il. Thomas Caparelli n’a vraiment pas besoin d’avoir l’impression qu’un type assis sur le siège arrière – un civil, en plus – cherche à lui prendre les commandes, aussi avons-nous tous les deux fait de notre mieux pour respecter nos sphères d’autorité respectives. Cela dit, la réponse est sans doute oui, on pourrait démolir le système de Havre avec ce dont on dispose actuellement. Si on veut le faire avant d’affronter les Solariens, toutefois, compte tenu des délais de transit et de tout le reste, il faudra déployer la Huitième Force, donc découvrir le système mère, au moins temporairement. C’est une idée qui ne me plaît pas beaucoup, mais j’estime qu’assez des nouvelles unités en chantier seraient en état ou presque en état de combattre pour assurer l’intérim, et nous avons avancé plus vite que je ne m’y attendais dans la mise en service de la variante d’Apollon réservée à la défense du système.
» Toutefois, il y a une autre question de minutage. S’il se trouve vraiment des supercuirassés solariens dans le Talbot, nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir notre principale force de frappe à plusieurs semaines du système mère quand ils feront enfin sentir leur présence. Ça signifie que, si on décide de lancer une opération militaire contre Havre, il faut le faire tout de suite – immédiatement, sans chercher à discuter d’abord avec les Havriens – et il faut qu’elle soit décisive le plus vite possible. Si nous présentons un ultimatum, ce sera depuis le pont d’état-major d’une force en position d’attaque, sans que l’autre camp ait le temps d’y réfléchir ou d’en digérer les implications. Ce qui rend bien moins probable une reddition sans combat. Dans la même situation, nous-mêmes serions plus enclins à nous battre qu’à laisser tomber, donc je soupçonne qu’il nous faudra plus ou moins annihiler la Flotte capitale avant que les Havriens n’abandonnent la partie. Il nous faudra peut-être même démolir aussi l’essentiel ou la totalité de leur infrastructure. »
Le quatrième et dernier être humain présent à la conférence se tortilla légèrement dans son fauteuil, près de lui, mais Havre-Blanc garda résolument les yeux fixés sur la reine. Il savait déjà ce que pensait son épouse de l’idée de changer le système de Havre en tas de ferraille.
« Donc, reprit-il, nous pourrions l’emporter sur Havre, oui. Mais tu m’as posé une question en deux parties et ma réponse à la seconde – pourrions-nous contenir les Solariens dans le Talbot en attendant ? – est que je n’en sais rien. Voilà pourquoi je dis que nous ne pouvons pas nous permettre un échange de lettres diplomatiques si nous voulons attaquer le système de Havre.
» Je dois cependant ajouter ceci : d’après ma lecture des appendices techniques de ce rapport, toutes nos estimations sur l’équipement déployé par les Solariens sont peut-être exagérément pessimistes. Aussi surclassés que soient leurs bâtiments, toutefois, ils en ont énormément, Élisabeth. Et, quelles que soient nos chances à long terme, s’ils ont bien tant de supercuirassés déployés à proximité du Quadrant de Talbot, il est… pour le moins douteux que Mike et Khumalo les repoussent sans aucun vaisseau plus gros qu’un croiseur de combat. Si les Solariens ont tous ces vaisseaux du mur à leur disposition, et s’ils décident de réagir comme j’ai l’impression que cet amiral Crandall a de bonnes chances de le faire, nous pourrions nous retrouver avec tous les systèmes du Quadrant à feu et à sang alors même que nous attaquerions La Nouvelle-Paris.
— Comme vient de le signaler Willie, nous n’avons même pas la certitude que ces supercuirassés existent, répliqua la reine. Tout ce que nous avons, pour l’instant, c’est la parole d’une bande de Néo-Toscans qui reconnaissent avoir pris part à un complot visant à écraser le Quadrant avant qu’il ne se soit stabilisé. Pardon d’estimer peu convaincantes les informations qu’ils nous offrent pour nous décourager de niveler leur système. En tout cas, ça n’a pas encore été confirmé ! »
Elle considéra encore le rapport avec colère durant un ou deux battements de cœur puis releva les yeux vers Havre-Blanc.
« En ce qui concerne la question du minutage, franchement, je ne pleurerai pas si nous sommes obligés d’envoyer notre ultimatum à Pritchart en même temps qu’Honor. Si les Havriens sont trop bêtes pour entendre raison et se rendre, ce sera leur problème, pas le nôtre. N’oublions pas que ce sont eux qui ont déclaré cette guerre et aussi saboté leur propre proposition de sommet ayant de lancer une attaque massive contre notre système mère. » Ses yeux bruns étincelaient farouchement. « Nous savons tous qui est le véritable ennemi, et il est diablement plus proche que le système de Sol. Pouvons-nous permettre à une force de supercuirassés qui n’existe peut-être même pas de paralyser notre pensée stratégique et de nous pousser à détourner les yeux du véritable ennemi, alors que nous avons enfin la chance de finir les Havriens une bonne fois pour toutes ?
— Je pense que nous devons supposer qu’elle existe », dit une voix de soprano. Elle était calme, cette voix, mais il y avait dans son timbre une détermination d’acier. Les yeux d’Élisabeth se tournèrent vivement vers celle qui avait parlé.
« D’une part, il nous faut le supposer parce notre devoir est de faire les suppositions les plus pessimistes, continua Honor Alexander-Harrington. D’autre part, je crois que ces vaisseaux sont vraiment là. Je crois que nous avons sous-estimé du tout au tout les capacités de Manpower et, croyez-moi, ça me surprend bien plus que de voir un amiral solarien arrogant et entêté refuser d’entendre raison et faire tuer tout l’équipage de son vaisseau amiral en une démonstration de pure stupidité. Et tout cela me pousse à me demander – encore une fois – à quel point nous sommes sûrs de l’identité du véritable ennemi.
— Honor, je sais que tu penses… commença Grandville, mais elle le coupa avec une brusquerie atypique.
— Willie, j’en ai assez des gens qui croient savoir ce que je pense et pourquoi. Oui, j’ai été en contact plus étroit avec le Théâtre – ainsi qu’avec Anton Zilwicki et Victor Cachat… (le visage d’Élisabeth se crispa à ce second nom mais Honor ne marqua pas même un temps d’arrêt) que quiconque ici. Et, oui, l’histoire de ma famille me prédispose à haïr Manpower de tout mon être. Tout cela est vrai. Mais j’en ai plus qu’assez des gens qui persistent à utiliser ces faits pour justifier leur refus de voir l’évidence parce qu’elle ne correspond pas à leurs préjugés.
— Ce qui signifie quoi exactement, Honor ? »
La voix d’Élisabeth était sèche et ses yeux bruns très durs, aussi proches qu’ils l’avaient jamais été de lancer un regard de colère à Honor Alexander-Harrington. Mais cette dernière lui répondit sans ciller.
« Ce qui signifie, Élisabeth, que, je le répète depuis des mois, les Havriens n’avaient aucun intérêt à éliminer l’amiral Webster ni à tenter d’assassiner Ruth et Berry. Je ne vais pas discuter de qui a fait quoi à notre correspondance diplomatique d’avant-guerre, même si tu n’ignores pas qu’à mon avis la question est moins entendue que beaucoup de gens semblent le penser. Mais j’affirme qu’Héloïse Pritchart ne fait pas tuer des gens pour le plaisir et que ce n’est pas une imbécile. Si elle avait voulu faire dérailler sa réunion au sommet et si assassiner Webster lui avait paru le seul moyen d’y parvenir, elle aurait trouvé quelqu’un de bien moins proche d’elle que le chauffeur de son ambassadeur pour appuyer sur la détente. »
Havre-Blanc parvint à ne pas grimacer mais il n’avait nul besoin du talent d’empathe d’Honor ni des légers feulements de Samantha et de Nimitz pour comprendre combien son épouse était en colère. Elle n’avait pas élevé la voix, n’avait manifesté aucun irrespect par ses intonations ou son attitude mais, dans un service peu renommé pour la pureté de son langage, la « Salamandre » avait la réputation ne jamais jurer.
« Cette opinion n’est pas celle de la majorité de nos agents de renseignement, répondit Élisabeth, sur un ton prouvant qu’elle tentait de maîtriser ses propres émotions.
— Ce n’est pas tout à fait exact. » Les narines de la reine se dilatèrent de colère mais Honor n’était plus un commandant de croiseur rencontrant son monarque pour la première fois, aussi continua-t-elle sans hésiter : « Cette opinion n’était pas partagée par la majorité de nos agents de renseignement à l’époque, compte tenu de ce qu’ils savaient, parce qu’ils avaient conclu que personne d’autre n’avait de mobile.
» Toutefois, nous disposons désormais d’éléments qui nous manquaient alors, et pas seulement ceux que Mike vient de découvrir en Nouvelle-Toscane. Par exemple Lester Tourville. Je sais qu’il disait la vérité en affirmant que, quand Thomas Theisman l’a briefé sur l’opération Béatrice, il lui a dit qu’aucun membre du gouvernement Pritchart ne s’attendait à reprendre les opérations militaires. Voilà pourquoi il n’avait pas commencé à assembler sa force d’intervention avant que nous ne renoncions au sommet diplomatique. Bien sûr, Theisman aurait pu mentir et, bien sûr aussi, il aurait pu s’agir d’une opération renégate lancée à son insu et même à celle de Pritchart, en supposant que quelqu’un ait eu une bonne raison d’empêcher le sommet. Donc, même en supposant que Tourville nous a dit la vérité et que Theisman la lui a dite à lui, la question de savoir qui d’autre avait un mobile se pose encore.
» Eh bien, j’affirme qu’il vient d’être amplement démontré – encore – en Nouvelle-Toscane que quelqu’un en a un très bon, et que ce quelqu’un est Manpower. L’amiral Webster gênait les Mesans sur la Vieille Terre ; Berry est le symbole de tout ce qu’ils détestent ; la seule existence de Torche est pour eux un affront ; l’arme de l’attentat était biologique ; et ces gens-là s’emploient – apparemment avec succès, ajouterai-je – à nous faire entrer en guerre contre la Ligue solarienne. D’ailleurs, selon le rapport de Mike, un de leurs agents a assassiné sans sourciller plus de quarante mille personnes en Nouvelle-Toscane pour servir ses buts ! Et n’oublions pas cette flotte de transfuges de SerSec, engagée par Manpower pour attaquer Torche. J’admets ne pas encore savoir comment ils ont pu réagir assez vite pour bousiller le sommet, à moins qu’ils ne soient assez infiltrés en Havre pour en avoir eu connaissance au moins deux semaines avant nous, mais je ne suis pas disposée à supposer que c’est impossible. Pas à la lumière de tout ce que nous avons découvert depuis. Et crois-tu un seul instant, Élisabeth, que les dirigeants de Manpower ne savent pas ce que tu éprouves pour Havre ? Ou qu’ils ne choisiraient pas de jouer n’importe quelle carte pour obtenir ce qu’ils veulent ?
» Oui, nous sommes en guerre contre la République de Havre. Et, oui, ce sont eux qui ont tiré les premiers. Oui, oui, ils ont lancé une attaque contre notre système mère et énormément de gens ont été tués. Notamment des gens que je connaissais, qui n’étaient pas seulement des collègues mais des amis depuis des décennies, des amis ayant risqué leur vie dans des circonstances terriblement défavorables pour sauver la mienne, alors qu’ils n’y étaient pas obligés, si tu te rappelles cette petite escapade en Cerbère. Alors, crois-moi, la colère, je sais ce que c’est, et je sais aussi toutes les raisons que nous avons de nous montrer méfiants et hostiles. Mais regarde la vérité en face, pour l’amour de Dieu. Mike l’a écrite noir sur blanc dans son rapport : Manpower se conduit comme une nation stellaire et nous sommes l’objet de son hostilité ! Et, pour tout arranger, les Mesans disposent de bien plus de ressources que nous ne le pensions, même s’ils en empruntent une partie aux Solariens. Enfin… (les yeux en amande brun sombre d’Honor clouèrent la reine à son fauteuil) si qui que ce soit, dans la Galaxie, est encore plus enclin que ne l’étaient les Législaturistes ou le Service de Sécurité d’Oscar Saint-Just à utiliser l’assassinat comme un outil, c’est bien Manpower.
» Je t’admire et je te respecte, Élisabeth, autant comme monarque que comme femme et amie, mais tu as tort. Quoi que tu en penses, la véritable menace qui pèse sur l’Empire stellaire à l’heure qu’il est ne se trouve ni à La Nouvelle-Paris ni dans la Vieille Chicago. Elle se trouve dans le système de Mesa… et elle s’apprête à détruire la nation que tu es chargée de gouverner. »
La tension qui planait dans la salle de conférence, tandis que les deux femmes s’affrontaient du regard, était à couper au couteau. Comme se croisaient ces deux paires d’yeux bruns, Élisabeth Wïnton prit émotionnellement conscience d’une vérité qu’elle avait depuis longtemps reconnue intellectuellement. Une vérité que, par son analyse d’une possible confrontation avec la Ligue solarienne, Honor avait prouvée dans cette même salle trois semaines T plus tôt.
Honor Alexander-Harrington était devenue ce qu’Élisabeth III avait de plus proche d’un pair. Amiral, comtesse, duchesse et Seigneur, troisième dans l’ordre des pairs de l’Empire stellaire et chef d’État à part entière, alors qu’elle ne possédait aucun de ces titres et fonctions à la naissance. Elle les avait gagnés. Les avait payés en une monnaie froide et dure, celle du combat, de la perte d’êtres chers, des milliers de morts – ennemis ou amis – qu’elle avait pris sur sa conscience au service du royaume, et de son propre sang. Elle en avait reçu une bonne partie des propres mains de la reine, parce qu’elle les méritait amplement.
Or ce pair – l’être, Élisabeth s’en rendait compte, à l’intégrité et au jugement duquel elle faisait le plus confiance sur toutes les autres questions – était en désaccord avec elle sur ce sujet-là.
Durant plusieurs secondes interminables, tous ceux réunis autour de la table parurent oublier de respirer, puis la reine prit une inspiration profonde et secoua la tête comme un boxeur chassant les effets d’un rude crochet du gauche.
« Je sais que toi et moi nous opposons depuis longtemps au sujet des Havriens, Honor, dit-elle calmement. J’ai tenté de faire comme si ce n’était pas le cas, d’ignorer que nous étions en désaccord. Quand cela m’est devenu impossible, j’ai conclu que tes relations avec Theisman ou Tourville affectaient ton jugement. Je crois d’ailleurs toujours que c’est possible, mais…»
Elle s’interrompit. Le silence pesa durant plusieurs battements de cœur avant qu’elle ne reprît la parole.
« Mais il est possible que le jugement affecté soit le mien. Tu sais pourquoi – mieux que quiconque, je le soupçonne. Et tu as raison : nous savons à présent des choses que nous ignorions à l’époque. Comme tu le dis, reste le problème de savoir comment ils ont monté un coup pareil aussi vite – les seules distances mises en jeu auraient dû l’interdire. Mais… (on lisait sur ses traits que son intégrité obstinée se heurtait à ses convictions profondes) l’explication peut être aussi simple que d’avoir un agent assez proche de Pritchart pour savoir ce qu’elle prépare à l’avance. Je ne comprends toujours pas comment ils auraient pu deviner que je choisirais Torche comme site du sommet mais, si tu as raison – si l’on me manipulait parce qu’on savait comment je réagirais à une tentative d’assassinat n’importe où –, c’était pour Manpower une cible logique. Que ç’ait aussi été le site prévu pour la réunion n’est peut-être qu’un hasard. »
Elle prit une nouvelle profonde inspiration et secoua la tête. « Et tu as raison à propos des découvertes de Mike en Nouvelle-Toscane. Que les Mesans soient ou non mêlés à l’assassinat de Webster et aux événements de Torche, ils sont clairement sur le point de nous faire entamer une guerre contre la Ligue solarienne. Toutefois, même si mon jugement n’est pas parfait, même s’il est essentiel pour nous de considérer cela comme une menace à long terme bien plus grave que Havre, nous devons tout de même nous occuper des Havriens avant de répondre aux Solariens. En outre, je dois penser à la réaction de Pritchart lorsqu’elle apprendra ce qui se passe dans le Quadrant. Quand elle saura que nous risquons à nouveau une guerre contre la Ligue, elle comprendra sans aucun doute que nous ne pouvons pas affronter deux ennemis à la fois. Après la bataille de Manticore, après tous ces morts, qui sait ce qu’elle pourra exiger – ou faire – en de telles circonstances ? Nous ne savons même pas ce qu’elle comptait offrir ou demander lors de son sommet, encore moins à quel prix elle estimerait la paix à l’heure actuelle. Tu dis qu’il est de notre devoir de supposer que ces supercuirassés existent. Il est de mon devoir de supposer que les Havriens préféreraient une victoire à une défaite.
— Oui, acquiesça Honor. Mais supposons que tu parviennes à imposer la paix selon tes termes. Que seront-ils ? Rappelle-toi ce dont nous parlions ici il y a moins d’un mois. Sir Thomas t’a exposé le plan de l’Amirauté pour vaincre et occuper la Ligue. Crois-tu vraiment que nous pourrions faire de même avec Havre ? Surtout si nous nous attaquons aux deux à la fois ?
» Nous ne savons même pas où se trouve le Refuge, Élisabeth ; donc, même si nous exigions qu’ils jettent tous leurs vaisseaux à la casse, nous ne pourrions pas démolir leur plus grand chantier spatial par une frappe à longue distance. Nous ne pourrions pas non plus monter la garde pour nous assurer que leurs vaisseaux restent à la casse. Donc la République de Havre aura toujours une spatiale – laquelle sera toujours la seule flotte importante munie de porte-capsules – quand on se retournera pour affronter les Solariens. Et nous savons tous ce qui s’est ensuivi la dernière fois. Maintenant supposons qu’on sache où se trouve le Refuge – qu’en connaître l’emplacement fasse partie de nos termes de reddition et qu’on aille le faire sauter.
Qu’est-ce qui se passerait ? Si tu imposes une paix punitive à la pointe de l’épée grâce à l’avantage temporaire que nous donne Apollon, tu devras tout de même mobiliser les vaisseaux nécessaires pour la faire respecter… alors même que tu défendras ta vie contre la Ligue.
» Tu veux vraiment croire qu’on réussira à construire une flotte assez vaste pour accomplir ces deux tâches à la fois ? Que Pritchart – ou, plus sûrement, un autre gouvernement havrien – n’ira pas te poignarder dans le dos à la première occasion ? Ou même simplement offrir son assistance technique aux Solariens pour les aider à franchir plus vite le gouffre qui sépare leurs capacités des nôtres ? Si tu imposes tes termes en faisant sauter l’infrastructure du système de Havre et en tuant des milliers de gens de leur personnel spatial alors qu’ils ne sont pas en mesure de répliquer, je peux te garantir que n’importe quel gouvernement havrien se léchera les babines en attendant de te frapper par-derrière à la première occasion.
— Alors que suggères-tu ? » demanda Élisabeth. Les yeux d’Honor s’élargirent légèrement devant le ton raisonnable de la reine, laquelle eut un petit rire dur. « Allez, mets les pieds dans le plat, duchesse Harrington, comme on dit sur Grayson, je crois. Tu viens quasiment de me coller une fessée en public – bon, en semi-public, en tout cas – et je l’ai peut-être méritée. Mais si tu es prête à me dire que j’ai tort, je suis prête à te demander une meilleure suggestion.
— Très bien, dit Honor au bout d’un moment. J’admets que nous devons n’affronter qu’un seul ennemi à la fois. Je ne crois que pas que quiconque parmi nous, ou, d’ailleurs, dans toute la Spatiale, ait envie d’affronter les Solariens. En tout cas quiconque ayant la moindre idée de la taille et de la puissance de la Ligue. Je me fiche de ce qu’on dit des faiblesses solariennes potentielles ou des possibles stratégies et occasions politiques. La vérité est qu’aucun de nous ne sait si cette analyse est exacte, et seul un fou risquerait la survie de sa nation stellaire sur des suppositions s’il dispose d’un autre choix.
» Cela étant, nous devons nous préparer à affronter la FLS, que nous le voulions ou non. Et cela suppose d’arriver d’abord à un règlement diplomatique ou militaire avec les Havriens. Là-dessus, j’ai toujours été d’accord avec toi. Toutefois, plutôt que de faire sauter encore plus de leurs vaisseaux, de détruire encore plus de leur infrastructure, il faut leur dire que nous estimons le temps venu de discuter. Hamish a raison en ce qui concerne le minutage si nous décidons de lancer une frappe préventive, mais rappelez-vous ce qu’a fait Pritchart quand elle avait l’avantage en raison des événements du Talbot. Elle n’a pas tiré, elle a proposé de discuter, et je la crois quand elle affirme que ce n’est pas elle qui a fait dérailler le sommet.
» Je pense donc qu’il est temps de montrer que, nous aussi, nous pouvons renoncer à un avantage dans l’intérêt de la paix. Nous les avons vaincus de manière décisive en Manticore, malgré nos pertes, et ils le savent. Ils savent aussi qu’à présent nous pourrions détruire leur système à notre guise. Je suggère donc que nous retenions ici même la Huitième Force, au cas où nous en aurions besoin dans le Talbot. Au lieu de m’envoyer à La Nouvelle-Paris pour leur pointer un pistolet sur la tempe et les forcer à signer un accord, envoie donc un diplomate accrédité leur dire que nous nous savons capables de les annihiler, que nous le ferons si nous y sommes contraints, mais que nous ne le voulons pas à moins d’y être contraints. Donne-leur le choix et un peu de temps pour réfléchir, la possibilité de prendre cette décision avec dignité, Élisabeth, pas couchés dans la poussière avec le canon d’un fusil sur la nuque. Donne-leur la chance de se rendre selon des termes raisonnables avant de m’obliger à tuer des milliers de personnes qui ne seraient peut-être pas obligées de mourir. »
« Il est l’heure, amiral, dit Felicidad Kolstad.
— Je sais », répondit l’amiral Topolev.
Il se trouvait à nouveau sur le pont d’état-major du Mako. Quatorze autres vaisseaux de la Première Force d’intervention demeuraient en formation parfaite autour du vaisseau amiral, et la brillante balise qu’était Manticore-A étincelait devant eux. N’étant plus qu’à une semaine-lumière de l’étoile, ils avaient décéléré pour ne filer qu’à vingt pour cent de la vitesse de la lumière. C’était vers ce point qu’ils se dirigeaient depuis qu’ils avaient quitté Mesa, quatre mois T plus tôt. À présent, l’heure était venue d’accomplir leur tâche.
« Commencez le déploiement », ordonna-t-il, et les énormes écoutilles s’ouvrirent pour permettre aux capsules de s’en échapper.
Les autres unités de la Première Force d’intervention, ailleurs, se rapprochaient de Manticore-B. Elles ne déploieraient pas tout de suite leurs capsules, pas avant d’avoir atteint leur propre point de lancement prévu. Topolev regrettait de ne pouvoir consacrer plus de vaisseaux à ce versant-là de l’assaut, mais la décision d’avancer Baie des huîtres avait dicté les ressources disponibles, et ce versant-ci devait être décisif. Par ailleurs, le sous-système de Manticore-B abritait moins de cibles.
Ça suffira, se dit-il en regardant les capsules disparaître derrière ses vaisseaux en pleine décélération et se perdre dans la sombre immensité entre les étoiles. Ça suffira. Et, d’ici cinq semaines, les Manties vont recevoir un cadeau de Noël tardif qu’ils n’oublieront jamais.